La jeune femme berçait tendrement la nacelle en chantant une ancienne comptine... Dehors, le vent hurlait et cinglait à tout rompre... Près de l'âtre, près de sa fille, elle n'en avait cure... Des monceaux de grêlons s'abattaient avec fureur sur les toitures gelées... Le feu crépitait sagement, elle resserra autour d'elle les peaux d'ours de la paillasse... Le ciel plus sombre que l'entrée des Enfers était sporadiquement brûlé par la lueur fugace d'un éclair ravageur...
On n'était pourtant point encore en hiver, mais le quidam qui eût observé au travers des papiers huilés des fenêtres de la haute tour ne l'aurait jamais crû... De la neige était tombé il y a trois nuits, qui avait aussitôt gelé, pour être percée de grêle puis affutée par les trombes incessantes de la veille... Aujourd'hui, sous ce ciel crépusculaire, les lames de glace guettaient l'imprudent qui oserait s'aventurer au dehors...
Elle n'en avait cure... Sa fille était tout ce qui comptait... Il pouvait tomber toute l'eau bouillie de l'Abysse... La famine et la guerre sonnaient peut-être à toutes les portes... Elle ne leur ouvrirait pas...
Au loin, le martellement d'une cavalcade de guerriers se fit entendre... Les rares hommes revenaient d'une de leurs sorties, songea-t-elle... Et comme chaque soir, ils seraient blessés et moins nombreux que la veille...
Et moins nombreux...
Filant le cours de ses pensées comme la laine à l'écheveau, elle repensait à son homme... Ce nigaud était parti avec les autres... « défendre la cité ! » disait-il...
Parti mourir en imbécile, oui !... Lui et ses deux douzaines de compagnons étaient sortis, sûrs de la force de leur nombre, sur leur beaux destriers... « on va leur apprendre !... » « ils verront de quel bois l'on se chauffe !... »
Pour sûr, l'Ennemi avait du voir... et sourire...
Seuls trois hommes revinrent, sur les deux seules montures survivantes... Deux d'entre-eux ne passèrent pas la nuit... le seul rescapé délira pendant le plus gros d'une semainée... Avant de rendre son dernier râle dans les bras de ses enfants...
Elle berçait toujours la nacelle... sa fille endormie... son unique et précieux trésor...
Les hommes tentèrent d'autres sorties, ils essayèrent de retrouver ceux qui ce soir là s'étaient volatilisés... Ce ne leur fut d'aucun secours... D'autres disparurent, plus qu'on ne retrouva quiconque...
Et en quelques marées, le plus gros des hommes avait disparu... De loin en loin, l'un d'entre eux revenait, porteur de cauchemars insensés qu'il disait vérité... Pour mourir quelques nuits après son retour...
Nul soin, nul onguent, nulle potion n'était d'aucun secours... Rien de ce que les clercs tentaient n'avait d'effet... Nulle prière ne calmait les mourants...
L'on se résolut à épargner les souffrances des insensés... Quel besoin avaient-ils de souffrir plus encore qu'ils ne semblaient l'avoir déjà fait ?...
Se versant une épaisse soupe dans un bol, sans quitter le berceau du regard, la jeune femme se demandait si ses soeurs auraient pu débuter telle folie que cette guerre... L'Ennemi était assoiffé de sang et de batailles... Il tuait et pillait sans retenue aucune... N'épargnait ni les anciens ni les infants... Mais était-Il vraiment si différent des hommes de sa cité ?...
Après tout, ceux là s'entre-tuaient sur le sable des arènes pour le plaisir d'une foule qui n'avait de cesse que de demander la mort des vaincus... Les hommes de la cité éprouvaient-ils de la pitié pour les prisonniers et les rebus qu'on jettait à une mort certaine ?...
L'appel du sang... l'appel du sang n'avait pas attendu l'Ennemi...
Pourtant, il était impossible de comprendre celui-ci... Quel maléfice poussait ainsi un adversaire invisible a toujours et encore plus de cruauté ?... d'infâmie ?... de haine ?...
Il ne restait rien après le passage de l'Adversaire... Même les ruines demeureraient infertiles, le sol changé en sable couleur de sang... Les hommes comme les bêtes disparus... ou pire...
Le Vide, le Néant, la Ténèbre assoiffée... ainsi avait-Il été nommé a diverses reprises...
Mais qu'importait ?... La jeune femme avait sa fille, et ne voulait, ne pouvait se résigner à imaginer qu'une de ces nuits, les Hordes et les Bêtes éventreraient les remparts de la cité pour s'épandre à l'intérieur comme la pestilence sur le malade... Ruinant tout... Effaçant chaque souffle de vie dans leur macabre invasion...
Elle reposa le bol vide... Dehors, la chavane était repartie à tomber... Les tuiles crépitaient tant qu'on eût dit qu'elles recevaient une pluie de flêches... Toujours le ciel était sombre... Combien de jours s'étaient passés sans qu'on vîsse le soleil ?...
Serrée plus fort dans ses peaux, elle regardait les lumières lointaines des feux ennemis... Encore une citadelle en flammes... Encore une bastide rasée... Encore un village pillé...
Et toujours les flammes qu'elle ignorait...
Car elle avait sa fille, son trésor, son unique et précieux trésor...
Plus près que les incendies, les cris d'une meute de bêtes enragées et affamées se répercutaient sur les parois de pierre de la muraille...
Peu lui importait... Car elle ne craignait rien... Car les murs de la forteresse de Nexus jamais ne tomberaient... Et jamais l'Ennemi n'approcherait de sa citadelle, si bien gardée derrière l'Immortelle Cité et ses invincibles gardiens...
Berçant la nacelle, elle se demandait quelle folie avait habité les hommes qui s'étaient ainsi jetés à la Mort... Pourquoi Diable avaient-ils franchi les remparts imprenables ?... Pourquoi n'avaient-ils pas laissé aux Immortels le soin de combattre l'Ennemi ?... Quelle folie !... Tout ça pour la Gloire ?!... la Gloire et ses chimères... la Gloire de disparaître avant de voir sa fille...
Oui, le Monde peut-être se serait mieux porté sans les hommes et leur folie ?...
Et l'Ennemi avait-il des femmes ?... Etaient-elles aussi la voix muette et inaudible d'une raison que le mâle ne peut percevoir ?... Se lamentaient-elles aussi d'avoir perdu leurs compagnons, leurs frères, peurs pères ?...
Peu importait...
Elle avait sa fille, son trésor, son unique et ...
...
Le silence se fit écrasant dans la pièce... le feu de l'âtre devint muet...
Le berceau était vide...
...
Et l'on entendit de loin le hurlement de la Dame Muette lorqu'elle chût du haut de sa tour...
Peu lui importait... Elle n'avait plus sa fille... son trésor... son unique et précieux...
(Merci à Glibops...)